Perles du Japon


Comme un bateau qui sombre
29 mars 2009, 18:33
Filed under: Culture | Tags:

Tokyo Sonata

Tokyo Sonata, Kiyoshi Kurosawa

La famille Sasaki est une famille japonaise ordinaire. Une petite maison à Tokyo, deux fils, une mère au foyer, un père directeur administratif : le bateau familial vogue à un rythme de croisière. Mais avec des brèches dans la cale.

Premier basculement : le licenciement du père de famille, qui voit son monde s’effondrer du jour au lendemain. Réduit à errer toute la journée, à la recherche désespérée d’un emploi, il ne lui reste de son ancien statut que son costume de salaryman qu’il continue à porter tous les jours.  Car il faut faire comme si de rien n’était, donner le change. Il n’a rien dit à sa femme, comme son camarade de lycée Kurosu, rencontré par hasard un midi à la soupe populaire, au chômage depuis 3 mois.

Il y a un côté comique à voir ces salarymen, impeccables dans leurs costumes-cravates, l’ordinateur portable en bandoulière, autrefois si affairés, traîner toute la journée dans des terrains vagues au milieu de vieillards et sans-abris. Ou à entendre Kurosu expliquer qu’il a programmé son téléphone portable pour qu’il sonne cinq fois par jour. Pour mieux s’inventer des responsabilités qu’il n’a plus. Sasaki lui-même, la démarche hésitante, les épaules rentrées et le regard affolé, fait sourire. Faut-il rire ? pleurer ? Kiyoshi Kurosawa joue sur cette ambiguïté. On rit, oui, mais on rit jaune.

On découvre avec Sasaki un autre monde en marge de la société japonaise bien réglée: « Nous sommes comme un bateau qui sombre, le canot de sauvetage est parti sans nous » répète Kurosu, alors que les deux hommes viennent rejoindre les laissés-pour-compte dans la queue de la soupe populaire et de l’ANPE japonaise. Un thème qui résonne de façon particulière en ces temps de crise.

Une fois au chômage, il ne reste à Sasaki dans  une société japonaise très patriarcale qu’à s’accrocher à son autorité paternelle. Mais celle-ci aussi en prend un coup. Il semble bien ridicule une fois chez lui, alors qu’il ne trouve plus que la violence pour se faire respecter.

On sent une autre brèche dans la famille, la détresse de Megumi, la mère au foyer, qui assiste à la lente décomposition des liens familiaux. Dans l’ombre de son mari, elle s’occupe de la maisonnée, fait des dougnuts pour son mari et ses fils. Elle a passé son permis de conduire mais sait qu’elle a peu de chance de conduire . “Il me servira de carte d’identité” dit-elle. Elle assiste impuissante au départ de son fils aîné Takashi pour l’Irak. Pressé de quitter sa foyer et son pays, il s’est engagé dans l’armée américaine contre l’avis de son père. “J’emmerde ton autorité” lâche finalement Megumi à son mari, avant de s’échapper tout d’un coup au volant d’une décapotable.

Kenji, le fils cadet de 10 ans, vit au milieu de ce chaos larvé. Il découvre le piano, prend des cours en cachette et se révèle virtuose. Une lueur d’espoir, une certitude du beau dans la confusion dominante.

Autorité paternelle, soumission de la femme au foyer et obéissance des enfants, les principes de la société traditionnelle japonaise sont mis en pièce dans le film de Kurosawa.

Au-delà du naufrage d’une famille, c’est celui d’une société toute entière que dépeint le réalisateur japonais. La société est absurde, effrayante. “Quels sont vos talents? Que pouvez-vous apporter à notre entreprise?” se voit demander à plusieurs reprises Sasaki lors d’entretiens d’embauche humiliants où on lui demande de chanter “comme au karaoke” avec un stylo en guise de micro. La quarantaine passée, il est jugé “inutile”, tout juste bon à récurer les toilettes des centres commerciaux.

Le drame n’est jamais loin : c’est une des réussites du film, où, à chaque instant, on s’attend au pire. Comme quand, pris d’un accès de rage, le père bat son fils qui dévale les escaliers de la maison familiale. Ou quand on apprend que Kurosu, l’ami salaryman au chômage, finit par se suicider avec sa femme.

Kurosawa signe avec Tokyo Sonata un beau film, très actuel et poétique, tour à tour loufoque et dramatique. Le bateau coulera-t-il ? Il tangue beaucoup. La note finale, celle de la magnifique sonate du jeune Kenji, rassure: la beauté continue à exister dans ce monde absurde.

Tokyo Sonata, Kiyoshi Kurosawa, 1h59, sortie le 25 mars 2009.


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